cartierdupinMaître d’Art Cartier : Quelques questions à Philippe Nicolas

“Depuis 25 ans, j’exerce le métier de glypticien, terme auquel je préfère au demeurant celui de « graveur sculpteur » car il implique une dimension artistique à laquelle je suis très attaché.”

“Graveur sculpteur sur pierres dures et fines» est la définition que vous donnez de votre profession. Vous parlez également de glyptique, autrement dit «l’art de graver des pierres». Qu’est-ce qui vous a donné envie d’exercer ce métier?

J’ai toujours voulu être sculpteur. (…) Je me suis ainsi naturellement dirigé vers l’École Boulle et sa formation en gravure sur verre avant d’intégrer en 1976 les Beaux-arts pour y être formé à la gravure sur pierres dures et pierres fines. Depuis 25 ans, j’exerce donc le métier de glypticien, terme auquel je préfère au demeurant celui de « graveur sculpteur » car il implique une dimension artistique à laquelle je suis très   attaché. Avec ces pièces uniques qui convoquent l’expérience, la patience, la passion et je dirais même l’abnégation, l’art est omniprésent dans notre profession. Pour chaque pièce terminée, c’est une part de notre être que nous y inscrivons et que nous abandonnons.

 

Pour Cartier, vous avez sculpté des panthères à partir de bois pétrifié. Était-ce une façon de vous réinventer ?

Avez-vous pris de nouveaux risques ?

J’avais déjà sculpté des blocs de bois   silicifié mais sculpter une panthère était une première. Alors oui, j’ai eu peur. Réussir à donner vie au félin ? Parvenir à en extraire la quintessence ? La forme de sa gueule me conviendrait-elle ? Serait-elle conforme à ce que les équipes de création de Cartier avaient imaginé ? Ma main ne trahirait-elle pas cette angoisse ? Comme pour toute autre création, l’appréhension m’a envahi, j’ai tourné un moment autour de la pierre et j’ai finalement lâché prise. J’avais choisi le brut avec mon coeur, j’allais le travailler avec amour... Mes angoisses évanouies, le geste s’est fait plus serein, expérimenté, ardent et précis. J’ai essayé de m’approcher au maximum du dessin réalisé par Cartier mais la pierre ne se laisse pas si facilement apprivoiser. C’est elle seule qui guide la main et révèle ses qualités ou ses défauts. En tant que joaillier, Cartier le comprend. Ensemble, nous avons naturellement mis en place une véritable collaboration. Nous échangeons et nous étudions les différentes possibilités en fonction de ce que la Direction de la création imagine. Cartier invente. Je choisis et leur         soumets la pierre qui, selon moi, correspondra le mieux à leurs attentes. À partir de cet instant, je commence à sculpter.

A-t-on le droit à l’erreur ?

Pas vraiment. Pour Cartier, nous manipulons des pierres fines et des pierres précieuses pour des commandes uniques et exceptionnelles. La main ne peut pas déraper, le geste doit être sûr. La peur est donc quotidienne dans notre métier. Seul remède : la patience, ici forcément de rigueur. Nous menons un combat incessant contre le temps pour finir dans les meilleurs délais. Mais le travail sur une gemme peut durer six mois ou deux ans, tout dépend de la difficulté du dessin, de la densité du matériau. Pour les panthères en bois silicifié par exemple, j’ai travaillé entre 250 et 300 heures sur chaque pièce, sans compter le temps passé à les étudier en faisant des modelages, à savoir 50 heures pour chacune. Mais tout l’intérêt du métier de graveur sculpteur est là : la prise de risque. Si l’on éprouve de la souffrance au coeur du processus, lorsque l’objet est achevé et réussi, le plaisir efface inévitablement les centaines d’heures de labeur et de peine.

 

Extrait de l’article « le goût du défi » réalisé par Bérengère Gouttefarde pour le magazine Cartier Arthors série Biennale 2010.