albertopintoAlberto Pinto : Un Maître s’en est allé

Alberto Pinto nous avait accordé un de ses derniers interviews.?Hommage à un Grand Homme.

Vous avez une belle histoire d'amour avec le Maroc. Comment a t'elle commencé?

Je suis né au Maroc l’histoire ne pouvait pas mieux commencer ... J’ai vécu une partie de mon enfance à Tanger qui à l’époque n’avait rien à voir avec le reste du Maroc. C’était une ville internationale avec un statut spécial de port franc. J’ai découvert le Maroc, un Maroc différent quand j’y suis revenu quelques années plus tard, là j’ai compris comme tant d’autres, la lumière, la culture et tous ce qui va avec ce pays.

Quels sont les plus beaux projets que vous avez réalisés au Maroc?

Un grand palais à Tanger, face à la mer, construit par une famille Anglaise dans un style hispano-mauresque au début du 20ème siècle et qui avait l’air d’un palais Ottoman.

Vous avez surtout entrepris des projets à Marrakech, que représente cette ville pour vous?

Marrakech, que j’ai connue dans ma plus tendre enfance et où nous allions souvent passer Noël, est devenue une ville totalement différente. Elle est très dépaysante très représentative du sud où les couleurs se mélangent avec magie.

En effet j’ai eu la chance d’y réaliser plusieurs projets toujours de grandes tailles et très souvent pour des étrangers !

Vous aimez le mélange des genres mais vous inspirez-vous de la culture locale de chaque pays pour vos réalisations?

Pas automatiquement mais pour Marrakech je me suis beaucoup inspiré de la culture locale, que j’ai découvert avec un œil nouveau, après avoir passé un long moment en Europe.

Quels styles avez-vous adoptés pour la décoration des lieux marocains?

Un style local, une vision de l’orientalisme qui est l’un de mes thèmes préférés et que j’ai beaucoup étudié. Un mélange des cultures orientales et européennes, très spécifique. C’est un thème que je revisite et modernise parfois.

Pourquoi êtes-vous particulièrement attiré par les projets "gigantesques"?

Je me sens beaucoup plus à l’aise avec de très grands volumes et j’ai eu la chance d’avoir des clients qui m’ont confié ce type de projet.

Votre Maison a 42 ans, quels sont les secrets d'une telle longévité?

Le cabinet Alberto Pinto est une vraie maison de décoration qui travaille beaucoup à l’international, c’est une maison sérieuse avec une grande rigueur, un sens de la qualité, un renouvellement constant, le service apporté au client et peut être un certain talent, car croyez-moi la décoration n’est pas toujours une partie de plaisir.

Art de la table, linge de maison, mobilier, robinetterie, trouvez-vous encore du temps pour votre métier d'architecte d'intérieur?

Une chose n’a rien à voir avec l’autre, le bureau d’architecture intérieure nous prend la majorité du temps, les autres choses sont des idées que l’on a au fur et à mesure et que l’on met à exécution.

Quels sont vos projets?

Très diversifié dans le monde entier... on arrive à réaliser 45 projets sur 5 continents et croyez-moi cela demande une très grande organisation.

Résidence à Marrakech

Le Patio

Quand Alberto Pinto se voit confier la décoration d'une demeure orientale, il l'articule autour d'un patio dont il conçoit le décor en s’inspirant de modèle de gebs traditionnel en plâtre ciselé et sculpté. La foisonnante grammaire décorative qui préside à cet exercice de style tout en blancheur fait de ces espaces un petit lexique d'ornementation décorative.

C'est par une petite entrée blanche, lumineuse, qui filtre le soleil à travers de hautes fenêtres habillées de moucharabiehs, que l'on pénètre dans le patio intérieur. Là, la lumière nous saisit, exprimée avec emphase dans la blancheur immaculée des revêtements muraux. On n’est plus dehors, et l'atmosphère minérale du lieu nous le rappelle mais on n’est pas encore dedans : le sol de marbre, l'architecture ouverte et ses arcades blanches rappellent immanquablement les grandes cours des palais d'Orient, mais le raffinement du mobilier sombre et les vues que l'on a des pièces alentour annoncent le voluptueux confort des intérieurs marocains. Au milieu du patio carré un grand brasero de cuivre moghol est posé comme un point de rencontre.

Bureau syrien

Entre le patio et le bureau, de grandes portes cloisonnées ouvrent sur une embrasure blanche en fer à cheval. L'espace y est petit et la décoration très soignée. Dans cette pièce inondée de lumière, le soleil pénètre à travers les grilles ouvragées des fenêtres aux motifs hispanisants qui, au zénith, disparaissent dans le contre-jour. La lumière, captée par les écailles de nacre incrustées dans le mobilier, devient le vrai matériau de cet univers.

Le regard orientaliste, mêlant images du Levant et culture occidentale, s'exprime avec justesse dans le dessin de ces meubles : le travail typiquement syrien de marqueterie de noyer et de nacre qui marque la continuité avec les banquettes du patio, s'exerce ici sur des formes d'inspiration européenne. Le galbe des pieds des fauteuils et du bureau évoque le style Louis XVI, tandis que les volutes excessives des rinceaux du dossier des sièges sont typiquement orientales. L'ornementation de la pièce rompt avec l'exubérance du mobilier en jouant la rayure de couleurs sourdes, moutarde, sapin, bordeaux et noir. Une frise typiquement orientale fait le tour de la pièce dans les mêmes tons.

Ces couleurs éteintes sont réveillées par la lumière du soleil qui entre de toutes parts et leur donne une gaieté nouvelle.

Salle à Manger

Ici les couleurs vives n’ont pas droit de cité, tout est nuance et délicatesse, miroir, cristal et traits d’or. On a oublié le furieux romantisme de Delacroix pour se couler dans celui, fantastique et brumeux, de Nerval.

Dans cette salle à manger magique, on déjeune entre des murs parés d'argent où le jour ne cesse de renvoyer sa propre lumière, on dîne dans l'atmosphère tamisée d'un bleu lavande où les flammes des bougies font luire les arabesques d'argent peintes sur les murs. Le jour et la nuit dessinent dans cette salle à manger des décors différents. Tout est fait ici pour nous faire perdre nos repères: les arabesques argentées exagérément agrandies et répétées, perdent ainsi leurs références orientales et prennent un air médiéval. Mais lorsqu'il fait nuit, le mobilier dont la marqueterie brille, le lustre suspendu, le scintillement des bougies sur le cristal nous plongent dans une atmosphère merveilleuse où l'on ne serait pas surpris de voir surgir Shéhérazade esquissant une danse des sept voiles. Le style romantique européen est ici interprété à l'orientale à travers le mobilier et les chaises habillées de noyer noirci et de nacre. Comme une déclinaison qui pourrait se poursuivre encore, les arabesques peintes en argent se métamorphosent, elles se gainent de bois précieux pour devenir dossiers de chaises, et se brodent en blanc sur les assises de velours bleu. Le pied de la table, élégant et massif, peut se lire comme un morceau de bravoure d'ébénisterie mêlant nacre, ivoire et bois marqueté et tourné. Inclinées comme quatre mappemondes de planètes imaginaires, quatre boules ouvragées émergent de l'ombre du plateau.

 

Majlis

L’hospitalité orientale trouve son expression la plus raffinée dans ces grands salons cernés de profonds canapés et de coussins confortables. Le majlis marocain, comme le diwan, sont des exercices incontournables de la décoration orientaliste. Cuivre gravé, émail fauve, décor ocre et bois ciré: dans ce salon, les couleurs se déclinent en un camaïeu chaleureux. Parfaitement dans le ton, les velours à motifs de peaux de bêtes choisis pour habiller les coussins du majlis évoquent également avec un zeste d'ironie les grandes chasses au tigre dans les Indes anglaises. Par ce biais, Alberto Pinto ouvre son décor vers un autre Orient et livre en cela un des leitmotiv de son travail : le mélange des mémoires occidentales nourries de souvenirs de voyages mythiques et d'esthétiques lointaines.

Salon à la Loti

Le style orientaliste est symbolisé par l’écrivain Pierre Loti dont le goût cultivé pour l'accumulation de souvenirs arabisants reste une référence incontournable. On trouve dans ce décor un exemple parfait de cet exercice de style.

Le salon est d'un rouge profond qui évoque Delacroix et, avec ses lustres de verre vénitien, les notes chinoises et thaïlandaise de son mobilier, les scènes de harem de ses toiles et ses tapis persans, il se fait le lieu d'un orientalisme à la Pierre Loti, riche d'innombrables citations, d'un esprit d'aventure teinté de mélancolie et de rapprochements inattendus. C'est un Orient recomposé qui séjourne en ce lieu. Des toiles déclinent sur chaque mur les corps alanguis de femmes, sous les arcades d'un palais, dans l'intimité d'une chambre ou posant sur un sofa, parées de leurs bijoux et de leur sensualité, comme autant de chapitres d'un conte oriental.

Conformément à sa volonté, sa sœur et plus proche collaboratrice Linda Pinto reprend la direction du studio. La stabilité des équipes du studio, personnellement formées par Monsieur Pinto, la force et la fidélité du réseau d’artisans et de fournisseurs qu’il a constitué tout au long de sa carrière, la richesse des archives qu’il laisse derrière lui, sont autant de garanties pour permettre à son œuvre et à son écriture décorative de perdurer selon la même logique d’excellence et d’éclectisme qui les a vus naître.

 

© Texte Philippe Renaud – Cabinet Alberto Pinto

 

© Photos Giorgio Baroni – Cabinet Alberto Pinto


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